MYTHOLOGIES

Mithra et le mithraïsme

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Mithra est beaucoup plus ancien que le mithraïsme. On réserve le terme de mithraïsme au courant religieux que les mystères mithriaques ont véhiculé dans l’Empire romain du Ier au IIIe siècle de notre ère.

Mithra

De la Perse...

Divinité très anciennement révérée par les Iraniens. Au XIVe siècle avant notre ère, elle est mentionnée avec Varuna, Indra et les Nastatiya comme dieu du Mitanni. Dans la religion pré-avestique, elle fait l’office de médiateur entre le monde supérieur et lumineux et le monde inférieur et ténébreux. Mithra est le dieu du contrat. Le védique mitra signifie « ami » ou « contrat ». Mithra règle le mouvement des astres et commande à la vie des hommes et à celle des rois. Il garantit l’ordre et l’organisation sociale. C’est à ce titre qu’on l’invoque dans les traités, mais aussi en considération de sa souveraineté céleste. Il s’oppose à Varuna comme le jour à la nuit ou comme ce monde à l’autre. Bienveillant, proche de l’homme, ce dieu de la lumière veille sur les justes et la justice, sur le respect des alliances et des serments qui les consacrent.

Chez les Mèdes, Mithra était considéré comme l’alter-égo d’Ahura-Mazda. Il protège la création d’Ahura Mazda, comme Anâhitâ qu’on lui accouple cultuellement ; aussi Hérodote prend-il Mithra pour une déesse. A partir d’Artaxerxès II Mnémôn, les rois perses l’honorent comme dispensateur de la gloire royale, prennent Mithra à témoin de leurs serments et l’invoquent dans les combats, mais ils honorent toujours Ahura Mazda et Anâhitâ. Les rois de Perse juraient par Mithra. Le septième mois de l’année lui était consacré. Le grand roi participait personnellement à ses fêtes par des libations et des danses sacrées. Incontestablement, Mithra avait déjà au IVe siècle une place privilégiée dans la religion des Achéménides.

... au monde hellénistique

Les Diadoques ont favorisé les premières contaminations gréco-orientales qui allaient ouvrir le chemin de l’Occident à un mithraïsme hellénisé. Le nom théophore Mithridatès ou Mithradatès qu’ont porté des rois de Pont, d’Arménie et de Commagène atteste qu’ils vénéraient en Mithra le garant divin de leur autorité. Les monnaies de Mithridate Ier portent au revers une figure d’archer comparable à l’Apollon des tétradrachmes séleucides, on l’identifiait peut-être avec Mithra. En tout cas, dans l’inscription qu’Antiochus Ier fit graver au Nimrud-dagh, on peut lire l’égalité Apollon-Mithras-Hélios-Hermès. Un bas-relief   nous montre le dieu serrant la main droite du roi en signe d’alliance et de protection.

C’est vers la même époque, en 67 avant J.-C. précisément, que Plutarque situe l’introduction en Italie des mystères mithriaques. Les pirates ciliciens, naguère alliés à Mithridate VI Eupator, roi de Pont, pratiquaient dans leurs montagnes des sacrifices étranges et un rituel d’initiations qu’ils auraient été les premiers à enseigner en Occident, une fois capturés par Pompée. Il est fort probable qu’une organisation de résistance armée à l’impérialisme romain ait voulu lier ses membres par un rituel occulte qui les engageait sous la foi du serment. Les pirates ciliciens se retranchaient, pour célébrer leur culte clandestin, dans des grottes dont les mithraea du monde romain garderont l’apparence interne.

Les seules monnaies impériales où figure Mithra tauroctone ont été frappées - trois siècles plus tard, sous Gordien III - à Tarsos, en Cilicie. Un autel mithriaque a été découvert à Anabarzos. D’Ariaramneia en Cappadoce, immédiatement au nord-est de la Cilicie, provient la plus ancienne inscription qui fasse état d’une consécration personnelle à Mithra datée du Ier siècle av. J.-C. : Corpus inscriptionum et monumentorum religionis Mithriacae.

Mithraïsme

Essor dans l’empire romain

Au Ier siècle av. J.-C., le mithraïsme se répand en Europe à la suite des campagnes orientales de Pompée. Ce sont les légionnaires romains qui ont importé Mithra en Italie. Les premiers témoignages de cette transplantation remontent à l’époque flavienne. En 71, Vespasien annexe la Commagène. On y recrute désormais des cohortes d’archers auxiliaires. L’installation à Carnuntum de la XVe légion Apollinaris, venue d’Orient, contribuera sans aucun doute aussi à l’expansion du mithraïsme en Pannonie et dans la vallée du Danube.

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Mithra taurochtone - Musée archéologique de Venise

Durant le IIe siècle apr. J.-C., le mithraïsme s’implante solidement à Rome et en Italie, dans certains ports de la Méditerranée occidentale, mais surtout dans les colonies militaires, les villes de garnison, en Afrique, en Bretagne, en Gaule, sur les bords du Rhin et du Danube, à Doura-Europos. Un mithraeum fonctionnait à Memphis. À Rome, Mithra jouit de l’appui officiel à partir de Commode qui se fait initier pour complaire aux soldats, et les mithraïstes multiplient les dédicaces « pour le salut » (pro salute) de l’empereur. Dans l’entourage des Sévères, Mithra eut ses fidèles toujours plus nombreux. L’important mithraeum qui se trouve sous l’église Santa Prisca sur l’Aventin   est alors en service. Si Tertullien (1) se réfère souvent au rituel des mithraïstes, pour le donner en exemple aux chrétiens, c’est que ce fils de militaire connaît leur exaltation et le rayonnement de leur doctrine dans l’Afrique proconsulaire. Au IIIe siècle, le mithraïsme concurrence dans l’armée et l’administration un christianisme en plein essor. Il faillit devenir la religion officielle de l’Empire lorsque Aurélien voulut réunifier la conscience religieuse du monde romain autour d’un culte solaire, celui de Sol inuictus, puis quand les tétrarques Dioclétien, Galère et Licinius invoquèrent Mithra comme le Fautor (c’est-à-dire le garant) de leur pouvoir (2). D’où le mot de Renan : « Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. »

Julien l’Apostat (361-363) essaya tardivement de substituer le culte de Mithra au christianisme devenu religion officielle. Malgré les dévotions de l’empereur Julien et des sénateurs païens, le culte persique sombra dans l’indifférence et l’oubli, vers le IVe siècle de notre ère, faute d’avoir pénétré massivement dans les couches populaires de la campagne et des villes.

Sanctuaires

Paradoxalement l’Asie Mineure n’a guère livré de sanctuaires mithriaques alors qu’ils se trouvent en d’innombrables exemplaires dans tout l’empire romain. Le mithraïsme est resté une religion de petits groupes, comme en témoignent les dimensions souvent très modestes des mithraea. À l’origine, le mithraeum est une caverne. Les fidèles se sont souvent établis dans des excavations rocheuses proches d’une source d’eau. Quand le sol ne se prêtait pas à des constructions souterraines, on bâtissait à l’air libre ; extérieurement le sanctuaire pouvait avoir, comme à Londres, l’aspect d’une basilique chrétienne.

Intérieurement, il était toujours aménagé en « salle à manger » : deux banquettes en maçonnerie (podia) où s’allongeaient les mystes bordaient un couloir de service aboutissant à l’image cultuelle de Mithra tauroctone. Cette espèce de nef était souvent précédée d’un local servant de vestibule ou de vestiaire pour les ornements cultuels. Des figures en bas relief ou en ronde bosse tenant l’une sa torche levée (Cautès), l’autre sa torche abaissée (Cautopatès) se dressaient de part et d’autre soit de l’accès au couloir central, soit de Mithra tauroctone. D’autres idoles, comme celle du Temps divinisé, un monstre à gueule de lion enserré dans les spires d’un serpent, étaient érigées à côté de Mithra ou à l’entrée de la nef.

Culte et initiation

Le culte de Mithra est un syncrétisme d’éléments iraniens, sémitiques et gréco-romains. Il célèbre le culte d’un dieu iranien, solaire et sauveur. Ses transplantations géographiques donnent lieu à des syncrétismes locaux : en Thrace, le culte du dieu cavalier fusionne avec celui de Mithra ; en Gaule et en Espagne, Mercure fait cause commune avec le dieu iranien. Le septième jour de la semaine - notre dimanche - était plus particulièrement sanctifié, tout comme le septième mois de l’année l’était déjà en Perse. On fêtait le 25 décembre comme l’anniversaire du Soleil qui était aussi celui de Mithra. Comme les solstices, les équinoxes devaient être l’objet de célébrations solennelles. D’une façon générale en Occident, les mithraea sont orientés en sorte qu’à l’équinoxe de printemps le soleil levant frappait directement l’image cultuelle de Mithra.

Le mithraïsme est une religion sans clergé. Il restera une religion de soldats assermentés. L’initiation mithriaque était réservée aux hommes et offrait certains aspects typiques des sociétés secrètes à caractère militaire, par exemple le grade du soldat (miles) : d’où l’attirance que le mithraïsme exercera plus tard sur les légionnaires romains. Selon Saint Jérôme, il y avait sept degrés d’initiation correspondant chacun à un astre : le Corbeau (cryphius), protégé par Mercure ; l’Époux (nymphus), par Vénus ; le Soldat (miles), par Mars ; le Lion, par Jupiter ; le Perse, par la Lune ; le Courrier d’Hélios (heliodromus), par le Soleil ; le Père (pater sacrorum), par Saturne. Des masques et des insignes appropriés caractérisaient les dignitaires de ces fonctions. Les Corbeaux servaient à boire ; les Lions brûlaient l’encens et purifiaient les mystes par le feu. Les Soldats étaient consacrés par une sorte de baptême et sans doute marqués au fer rouge. Pour passer d’un degré au suivant, on devait se soumettre à certaines épreuves. Sur chaque communauté veillait un Père ; le Père des Pères avait le rang d’un évêque métropolitain ou d’un pape.

Selon une hypothèse contestée, on montrait aux initiés une « échelle à sept portes », sommée d’une huitième image des cercles planétaires que l’âme gravirait après la mort. Les mithraïstes se représentaient la fin du monde à la façon des stoïciens, comme une conflagration universelle. On racontait qu’après l’immolation du taureau Mithra était monté sur le char du Soleil. Cet épisode devait se renouveler à la fin des temps et Mithra embraserait le monde, comme Phaéton avait failli le faire. Il purifierait l’univers, comme les Lions éprouvaient les mystes par le feu.

On prenait dans les mithrae des repas en commun, banquets d’immortalité, si l’on veut, en tout cas de confraternité sacramentelle. Justin le Martyr dit qu’on y servait du pain et une coupe d’eau en prononçant certaines formules. Il n’affirme pas qu’on y consacrait du vin. Mais, dans les comptes du mithraeum de Doura, les frais de pain et de vin sont inscrits en tête. Le bas-relief d’Heddernheim montre le Soleil offrant une grosse grappe de raisin à Mithra. Les « Lions » de Santa Prisca portent des cratères à vin. Les fouilles ont exhumé des coupes et des gobelets utilisés dans ces banquets. Les mithriastes consommaient, si possible, la chair d’un taureau, en souvenir du repas qui avait réconcilié leur dieu avec le Soleil. Faute de taureau, on se contentait de moutons, de chèvres ou de volailles.

Iconographie

L’iconographie à laquelle il a donné lieu, par exemple à la synagogue de Doura-Europos, paraît assez éloignée de l’orthodoxie mazdéenne. Vers 80-90, Stace (3) décrit « Mithra qui, sous les rocs de l’antre persique, maîtrise les cornes du taureau rétif ». La tauroctonie est l’élément central des bas-reliefs mithriaques : Mithra poursuit le taureau, s’agrippe à lui, le garrote, le traîne par les pattes de derrière jusqu’à un antre où l’animal est frappé au cœur par l’épaule gauche. Plusieurs représentations montrent Mithra chevauchant le taureau. C’est l’histoire d’une capture, qui rappelle certains travaux d’Héraclès.

Dans l’abside du temple, on érigeait un bas-relief représentant Mithra, coiffé du bonnet phrygien, en tueur de taureau. Vers 102, un esclave de T. Claudius Livianus, préfet du prétoire, dédie à Mithra le plus ancien groupe connu. On ignore où et quand un sculpteur eut l’idée d’adapter à l’imagerie mithriaque le motif grec de la Nikè tauroctone. Mais que Mithra l’Invaincu ou l’Invincible (Inuictus) ait remplacé une personnification de la victoire n’est pas le fait du hasard.



 (1) De corona.

 (2) Corpus inscriptionum latinarum, III, 4413.

 (3) STACE, Thébaïde, I, 717-718.